Un reste de pâte blanche le long du manche, elle crâne.
Silencieuse et discrète, elle gueule.
Elle l’a laissée. Elle l’a oubliée. Elle est moche et je ne peux pas m’empêcher de la mater. Elle me l’a laissée. Avec tous les mots ramassés dans la barre d’émail. Tous les mots en vrac parfois énervants, parfois troublants, parfois laborieux, souvent excitants malgré eux. Les derniers mots du quai de gare, les mots banals qui marchent toujours quand ils sortent d’une bouche qu’on ne veut pas lâcher.
Je regarde la brosse à dent qu’elle a oublié. Et je me dis qu’elle me rappelle de penser à elle, à son odeur, à ses cris, à son regard. C’est con, c’est tellement rien une brosse à dent, ce n’est pas fantasmant a priori, c’est juste un objet pratique et personnel. Un bout de quotidien planté dans la salle de bain. Je la regarde et j’aimerais qu’elle serve tous les jours. J’aimerais qu’elle soit tellement ordinaire, j’aimerais qu’elle soit à sa place.
Elle n’a rien laissé d’autre j’ai bien regardé partout. On ne distille pas son quotidien comme ça quand on est une reine.
Le refuge. On en sort comme dans du coton. Comme c’est étrange de rentrer à ce point là dans la vie des gens. J’aime Ozon pour ces personnages qui ne trichent pas. Des pédés qui ont l’air d’être des pédés, qui sont un peu efféminés comme des pédés. Parce que ce n’est pas grave d’avoir l’air d’être pédé, pas plus que d’avoir l’air d’être hétéro.
J’aime Ozon pour ses dialogues silencieux, pas écrits. Pensés. Pour ces paysages qui ne sont pas des cartes postales mais des trucs qui ressemblent à des souvenirs.
Bon, d’accord, j’avoue j’aime Ozon de toute façon, mais quand même, allez faire un tour dans son refuge, franchement, c’est joli.
Prenez soin de vous. C’est le nom d’un travail de Sophie Calle. Elle reçoit une lettre, c’est son amant qui la quitte.
« Prenez soin de vous », voila ce qui conclut le missile.
Cette phrase, qui semble si bienveillante, devient, tout d’un coup, dans la bouche d’un prochain ex, un couteau, planté en vous.
Prends soin de toi. Je ne serai plus là pour le faire. Je te conseille donc de prendre soin de toi, tu vas avoir mal, fais attention. TU dois prendre soin de toi, puisque personne, surtout pas moi, ne sera là pour le faire. Prends soin de toi. C’est un conseil que je te lance juste avant de me faire la malle avec la moitié de tes tripes.
Ce sont quatre mots qui donnent envie de tuer, je crois.
Prends soin de toi. C’est quelqu’un qui part et vous le sur signifie. Je te rappelle que je me casse au cas où tu ne l’aurais pas bien compris.
Mais heureusement, ailleurs, il y a le prends soin de toi, qui arrive pour dire, je vais arriver, prends soin de toi, je vais prendre le relai. Prends soin de toi, parce que moi, j’ai envie de toi.
Ça n’a l’air de rien comme ça, mais ce prends soin de toi est je crois une des phrases les plus fragiles, les plus difficiles à manier sans blesser.
Ca marche vraiment, je veux dire, si on attend, là, sans bouger, sans vomir et bien le soleil revient. Ah oui. Ça tombe bien, parce que je n’en pouvais plus d’être enfermé dans la salle de bain.
Non, quand même, on est mieux dans la chambre, y’a pas à dire.
Tiens, pour aller avec le reste, je vous propose un clip pas mal du tout, d’un groupe que j’affectionne tout particulièrement.
C’est pour la série « mais dis donc, t’as tes orteils qui dansent plus vite que tes pieds, non ? »
Lundi soir, jolie invitation pour l’avant première du documentaire « Les travailleu(r)ses du Sexe ». Très bien. J’écoute.
Comment vous dire ? Une succession d’hommes et de femmes qui parlent, qui sont surement beaucoup plus lucides sur leur vie que nous sommes sur la notre. Qui sont loin d’être des victimes, qui sont plein d’humour.
Il y a Sonia qui nous dit qu’elle n’aurait pas pu être spéléologue ou travailler dans un abattoir par exemple, non, elle n’aurait pas pu supporter. Que ce n’est pour autant qu’elle demande à ce qu’on supprime ces métiers, elle se demande bien ce qu’on a contre les putes. Sonia paye ses impôts mais n’a pas le droit à la Sécu. Sonia est une pute à qui l’Etat demande de bien vouloir dire qu’elle fait un autre métier, c’est pour les statistiques, ça fait mieux.
Il y a aussi un handicapé moteur qui parle, qui nous raconte comment une prostituée a sauvé sa vie, « ne pars pas de ma vie » lui dit-il. Ah oui, d’ailleurs, à part les putes, qui a jamais osé un jour, aborder la question, tellement gênante pour tous, de la sexualité des handicapés ? Ne cherchez pas, personne.
Nous attendons que le spectacle commence dans une salle en amphithéâtre.
Ça traine un peu. Soudain, quelques personnes que je pensais être des spectateurs, se lèvent et descendent sur la scène. Ils annoncent quelque chose que j’entends mal, il y a du bruit dans la salle.
Ils montent jusqu’au siège le plus haut, derrière nous. Ils vont rouler, sur nous, entre nous, d’un siège à l’autre jusqu’en bas de la salle. Ils nous passent dessus, vraiment.
Ils refont la même chose, une deuxième fois, nus.
Cette fois, je me retrouve avec un homme nu dans les bras. Je souris. Ce qu’il ne peut pas savoir, lui, c’est ce que je n’ai pas souvent d’homme dans les bras, c’est le moins qu’on puisse dire. Il est joli ce garçon. On se sourit puis, il passe sur le siège de devant.
Il va passer dans des dizaines de paires de bras et il ne fera pas le même effet sur tout le monde.
Oui, je trouve que c’est joli l’art pour ça, parce que chaque écho est unique, parce que ça ne parle jamais la même langue à tous.
C’était un happening, c’était beaucoup mieux que le spectacle qui a suivi.